Le 10 juin 2025, devant la commission d’enquête du Sénat sur la commande publique, un sénateur pose une question simple au directeur des affaires publiques et juridiques de Microsoft France. Pouvez-vous garantir que les données des citoyens français ne seront jamais transmises au gouvernement américain sans l’accord de la France ?
La réponse est au compte rendu officiel : « Non, je ne peux pas le garantir, mais, encore une fois, cela ne s’est encore jamais produit. »
Et un peu plus loin, la phrase qui compte vraiment : « Lorsque nous sommes obligés de les donner, nous les donnons. »
Voilà. Sous serment, en séance publique. Et le plus intéressant, ce n’est pas l’aveu, c’est que tout le monde le savait déjà. Ça fait des années qu’on écrit que le Cloud Act s’applique aux entreprises américaines quel que soit l’endroit où les serveurs tournent. Je l’écrivais moi-même dans un billet sur le cloud il y a trois ans, sans avoir besoin d’être devin.
Alors pourquoi est-ce qu’on continue à parler de souveraineté comme d’une question d’hébergement ?
Où sont vos serveurs n’est pas la bonne question
Prenez un cas concret et récent. S3NS, la coentreprise entre Thales et Google Cloud, a obtenu la qualification SecNumCloud 3.2 pour son offre PREMI3NS en décembre 2025. C’est la qualification la plus exigeante de l’ANSSI, celle qui ouvre les données sensibles de l’État.
Cette offre tourne sur de la technologie Google.
Je ne dis pas que c’est un scandale, et je ne dis pas que la qualification est du vent : elle est difficile à obtenir, une dizaine d’offres seulement sont qualifiées mi-2026, et le montage juridique répond réellement à une question de droit. Ce que je dis, c’est qu’elle répond à une question de droit, pas à une question de dépendance. Le jour où vous voulez partir de PREMI3NS, vous partez d’un environnement Google.
Et si vous transposez ça à l’IA, la localisation devient encore plus secondaire. Vos vraies dépendances, les voilà :
- les poids du modèle, que vous n’avez pas produits et que vous ne pouvez pas reproduire ;
- les données d’entraînement, que personne ne publie ;
- CUDA, et derrière lui NVIDIA, qui représente selon les méthodes de calcul entre 75 et 88 % du marché des accélérateurs d’IA en 2026, et plus de 90 % sur l’entraînement ;
- le format d’API, avec vos appels d’outils, votre schéma de sortie et vos prompts ajustés à un modèle précis ;
- et le contrat, qui peut changer à la prochaine renégociation.
Vous pouvez héberger tout ça à Roubaix. Vous serez toujours dépendant de cinq acteurs sur lesquels vous n’avez aucune prise.
Le mot d’ingénieur, c’est réversibilité
« Souverain » est un mot politique. Il ne se vérifie pas, il se déclare, et c’est bien pour ça qu’on le trouve dans tant de plaquettes commerciales.
Le mot d’ingénieur, lui, existe déjà : réversibilité. Et il a l’avantage énorme de se mesurer. Combien de temps, et combien d’argent, pour partir de là où vous êtes.
Ce n’est plus une opinion, c’est un chiffre. Et un chiffre, ça se met dans un tableau, ça se compare, ça se défend devant une direction.
Le législateur européen est d’ailleurs arrivé à la même conclusion avant nous. Le Data Act consacre un article entier à la sortie : à partir du 12 janvier 2027, les frais de transfert facturés à un client qui change de fournisseur cloud sont purement et simplement interdits. Entre janvier 2024 et cette date, ils ne peuvent déjà plus dépasser les coûts réellement engagés. Le fournisseur doit lister ce qui est portable, et le préavis de sortie ne peut excéder deux mois.
Autrement dit, l’Europe n’a pas légiféré sur la souveraineté. Elle a légiféré sur le droit de partir. C’est beaucoup plus malin, et beaucoup plus contraignant.
Le test, maintenant
Vous voulez savoir où vous en êtes ? Ne lisez pas votre contrat, faites l’exercice.
Prenez votre application. Basculez-la sur un autre modèle, d’un autre fournisseur. Chronométrez.
Je fais le pari que vous allez buter sur cette liste, dans cet ordre :
- vos prompts ont été ajustés modèle par modèle, et ce qui marchait très bien devient médiocre ;
- vos appels d’outils utilisent un format propriétaire qui n’a pas d’équivalent exact ailleurs ;
- vos embeddings n’ont pas la même dimension, donc votre base vectorielle est à reconstruire entièrement ;
- votre fine-tuning, si vous en avez un, n’est pas transportable du tout ;
- et vous n’avez probablement aucune évaluation automatisée, donc vous n’avez même pas le moyen de dire si le nouveau modèle fait aussi bien que l’ancien.
Ce dernier point est le vrai verrou, et c’est le seul qui soit entièrement de votre fait. Sans jeu d’évaluation, vous ne pouvez pas comparer deux modèles, donc vous ne pouvez pas changer, donc vous êtes captif. Pas par la technique du fournisseur : par la vôtre.
Je préfère le dire comme ça : la réversibilité, ça se construit avant d’en avoir besoin, exactement comme les sauvegardes. Personne n’a jamais testé une restauration le jour où le disque est mort et trouvé ça agréable.
Ce que ça coûte vraiment de rapatrier
Bon. Admettons que vous décidiez de faire tourner un modèle chez vous. Là, il faut arrêter de raconter des histoires, parce que la note est salée et que les deux camps ont intérêt à la maquiller.
Un H100 se loue entre environ 1,50 et 7 dollars de l’heure selon le fournisseur, l’écart entre les deux extrêmes étant surtout un écart de conditions et d’engagement. Mais le prix de la carte n’est jamais le prix du service : les analyses de coût complet convergent autour d’un facteur 2,5 à 3 fois la facture GPU brute, une fois comptés le stockage, le réseau, la redondance et l’ingénierie.
Et surtout, il y a la ligne que personne ne met dans la présentation : un GPU à l’arrêt coûte le même prix qu’un GPU qui travaille. À 10 % d’utilisation, tous vos coûts au million de jetons sont dix fois pires. C’est exactement ce que j’écrivais sur le cloud il y a trois ans, en plus violent : les ressources qui coûtent le plus cher sont celles qui ne servent pas.
Résultat, le seuil de bascule est très haut. Face à une API haut de gamme, l’auto-hébergement commence à devenir défendable autour de quelques millions de jetons par mois. Face à une API bon marché, il faut compter en dizaines de millions. En dessous, vous payez plus cher pour un service moins bon.
Ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas le faire. Ça veut dire que la souveraineté a un prix, et que ce prix se chiffre. Une entreprise a parfaitement le droit de payer trois fois plus cher pour ne pas dépendre d’un tiers, à condition de le décider en connaissance de cause, et pas de le découvrir sur la facture du deuxième trimestre.
« Open », le mot qui ment
Il reste une illusion à démonter, parce qu’elle sert d’échappatoire à tout le monde : « on prendra un modèle open source ».
Non. Vous prendrez un modèle à poids ouverts, ce qui n’est pas la même chose. L’Open Source Initiative, qui est tout de même l’organisation qui définit le terme, a écrit noir sur blanc et à deux reprises que la licence de Llama n’est pas une licence open source. Elle restreint certains usages, elle exclut certaines catégories d’utilisateurs, et elle interdit explicitement de se servir des sorties du modèle pour en améliorer un autre.
Concrètement, vous téléchargez des poids. Vous ne pouvez pas les réentraîner, vous n’avez pas les données, vous ne pouvez pas reproduire le résultat, et la licence peut changer à la version suivante.
C’est mieux qu’une API fermée, très clairement, et je préfère cent fois disposer des poids que rien du tout. Mais appeler ça de l’open source, c’est se raconter une histoire. Et du point de vue de la réversibilité, une licence qui peut évoluer unilatéralement reste une dépendance.
Un curseur, pas un interrupteur
Alors on fait quoi, concrètement ? On arrête de traiter ça comme un choix binaire, parce que ça n’en est pas un.
La question n’est pas « souverain ou pas ». Elle est : quelle donnée, à quel niveau de risque, pour quel coût. Et ça donne un classement assez simple, que j’applique chez mes clients selon leur maturité :
- ce qui est public ou anodin part vers l’API la moins chère qui fait le travail, et il n’y a aucune raison de s’en priver ;
- ce qui est interne mais pas critique va chez un fournisseur soumis au droit européen, avec un contrat qu’on a lu ;
- ce qui est réglementé, secret ou stratégique ne sort pas, quitte à se contenter d’un modèle plus petit tournant sur site.
Ce dernier point mérite d’être dit franchement : un petit modèle qui tourne chez vous fera moins bien qu’un modèle de pointe. C’est le prix. La bonne nouvelle, c’est que pour beaucoup de tâches réelles — classer, extraire, résumer, reformuler — l’écart est nettement plus faible qu’on ne le croit en lisant les classements.
Et qui va faire tourner tout ça ?
Reste la question dont personne ne parle dans les colloques sur la souveraineté, et qui décide pourtant de tout.
Rapatrier une brique, c’est échanger une dépendance contre une autre. Vous ne dépendez plus d’un fournisseur américain : vous dépendez des deux personnes de votre équipe qui savent faire tourner un cluster de GPU, gérer la mémoire vidéo, diagnostiquer un débit qui s’effondre et maintenir un pilote propriétaire à jour.
Ces deux personnes-là partiront. Pas par déloyauté, parce que c’est la vie.
J’ai écrit ailleurs que la personne indispensable est en réalité une personne coincée, et ailleurs encore que toutes les équipes ne sont pas prêtes à absorber une transformation, quelle que soit la qualité du raisonnement qu’on leur oppose. Les deux s’appliquent ici, mot pour mot.
Une souveraineté qui tient sur deux cerveaux n’est pas une souveraineté. C’est un sursis.
En conclusion
Le mot « souverain » est devenu un argument commercial, et il a suivi le trajet habituel : d’abord une idée juste, puis une case à cocher, puis une plaquette. On peut le rendre utile, mais il faut le remplacer par quelque chose qui se mesure.
Ne demandez pas à votre fournisseur s’il est souverain, il vous répondra oui. Demandez-lui combien de temps il vous faut pour partir, et faites l’essai. La réponse à cette question-là décrit votre situation réelle, pas celle de sa brochure.
Et posez-vous la vraie question de fond, celle qui ne dépend d’aucun fournisseur : est-ce que je saurais faire tourner ça sans eux, et est-ce que j’ai les gens pour ? Si la réponse est non, aucune qualification, aucun montage juridique et aucun datacenter à Roubaix n’y changera quoi que ce soit.
La souveraineté ne se déclare pas. Elle se chronomètre.
Sources
- Sénat — Compte rendu de la commission d’enquête sur la commande publique, audition du 10 juin 2025, d’où sont tirées les déclarations d’Anton Carniaux, directeur des affaires publiques et juridiques de Microsoft France
- Union européenne — Data Act, article 29 : suppression progressive des frais de transfert, avec l’interdiction totale au 12 janvier 2027
- Thales — S3NS annonce la qualification SecNumCloud de PREMI3NS, décembre 2025
- Open Source Initiative — Meta’s LLaMa license is not Open Source et Meta’s LLaMa license is still not Open Source
- Comparatif des tarifs de location de H100 sur plus de 15 fournisseurs, pour les fourchettes horaires
- Analyse de coût complet de l’auto-hébergement face aux API, pour le facteur multiplicateur et les seuils de bascule
